Quand nous nous retrouvons sur la place pour un vide-grenier, nous faisons à peu près ce que l’on fait ici depuis des siècles. C’était le marché de la ville médiévale, et en 1653 on dressa en son centre un abri pour les marchands. D’où son nom, sous Louis XIV : la place couverte.

Cet abri tenait encore debout le 8 décembre 1767, lorsqu’un garçon naquit à quelques rues d’ici — Antoine Fabre, fils d’une famille protestante enrichie par le bas de soie.

Enfant, il a forcément traversé cette place mille fois. Et ce qu’il y entendait, c’était la langue qu’il parlait à la maison avec sa mère, et elle seule, jusqu’à ses dix ans : l’occitan, la langue du marché et des cris des marchands.

Puis Paris. Expédié à onze ou douze ans pour être instruit et rendu utile à l’entreprise familiale. Il en revint avec le latin, le grec et l’anglais — et un piano.

Commercial, il fut catastrophique. Il devint en revanche écrivain, poète, compositeur, et l’un des savants les plus étranges de son siècle : parti en quête de l’Atlantide, affirmant avoir percé le sens véritable de l’hébreu, et proposant, dit-on, à Napoléon une Europe unifiée dont il aurait été le guide spirituel. Napoléon déclina.

Mais il n’a jamais abandonné la langue de la place du marché. Ses écrits en occitan lui valent d’être compté parmi les précurseurs du Félibrige, la grande renaissance de la langue.

Il mourut à Paris en mars 1825, et repose au Père-Lachaise sous une colonne brisée.

De l’abri qu’il a connu, il ne reste rien, et la place est aujourd’hui grande ouverte. Elle a gardé son nom — et reste le lieu où le quartier se retrouve.